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Le journal d'un juif de culture
On a vu que l’histoire moderne des juifs de France est dominée par la volonté assimilationniste de Napoléon qui crée en 1808 le Consistoire, assemblée de notables qui pilote la Communauté vers l’assimilation. Ce Consistoire ne cédera ni sur l’endogamie (Napoléon voulait obliger à 30% d’exogamie), ni sur le maintien des traditions religieuses, laissant l’apparence laïque pour tout ce qui était extérieur.
En 1940, malgré les décrets le Consistoire poursuit la collaboration avec Pétain, ami intime de son Président. Le Consistoire essaye de « sauver » les israélites, en désignant les juifs étrangers, comme devant être les cibles principales. Ceci ne s’avèrera que partiellement efficace. Sur ordre de Hitler, tous les juifs doivent rejoindre l'UGIF, adjuvant social de la déportation,et même le Président du Consistoire sera déporté. Cependant, une majorité de la population israélite a pu échapper à la solution finale en fuyant vers la zone libre et en se cachant.
Pour le bicentenaire des décrets (pourtant « infâmes »), 13 février 2008, Nicolas Sarkozy est le premier Président de la République à venir parler devant le CRIF (Comité Représentatif des Institutions Juives de France). De fait, le CRIF s’est substitué au Consistoire, qu’il incorpore en laissant une large place aux juifs d’immigration plus récente.
Cette première venue n’est pas passée inaperçue car c'est là que Nicolas Sarkozy y a déclaré ses idées sur le parrainage des enfants de la shoah. Enfin, revenant sur l'attitude des israélites au début de l'occupation, il leur attribue cette phrase :
" Le seul réconfort qui nous soit permis est celui qui nait d'une confiance inébranlable dans un retour certain au véritable destin spirituel de cette France éternelle, de cette nation porte-flambeau"
ajoutant:
" Tels sont les mots que vos prédécesseurs, fonctionnaires d'Etat, responsables du Consistoire (1), employaient pour supplier les autorités de l'époque de rester fidèles aux principes républicains"
(1)- Ces mots figurent seulement dans la version audio du discours disponible sur le site Présidence de la République
Il m’a d’emblée semblé étrange qu’une telle phrase, demandant un changement complet de politique pour restaurer les valeurs républicaines, figure dans une supplique du Consistoire aux autorités.
Elle ne correspondait pas à la position plutôt réservée du Consistoire qui ne voulait surtout pas heurter Pétain.
L’imprécision sur le ou les auteurs rendait ce texte ipso facto apocryphe.
Je voulus en connaître l’origine exacte.
La teneur de la pétition à Pétain du 18 mai 1941 (in Schwarzfuchs (Simon), Aux Prises avec Vichy : Histoire politique des Juifs de France 1940-1944, Calmann-Lévy, 1999), pétition unanimement signée par ses 43 membres et le grand rabbin de France, conforta mes premières intuitions, quand au hiatus entre le texte cité par Sarkozy et le style du Consistoire, que voici :
« Les français israélites, dans les vicissitudes présentes, se tournent avec une confiance inébranlable vers le glorieux serviteur de la France (..) »
« Les français israélites (…) demandent au chef de l’Etat, qui, en grand soldat et en chrétien fervent, incarne à leurs yeux la patrie dans toute sa pureté (…) »
« Les français israélites, plus que jamais attachés à leur foi, gardent intacts leur espoir et leur confiance dans la France et ses destinées »
D’une façon générale les textes du Consistoire, dénotent un légalisme sans réserve. Le Consistoire, a manifesté une grande prudence verbale, que l’on pourrait même trouver complaisante dans certains écrits.
Nicolas Sarkozy aurait-il inventé la citation pour flatter son auditoire en réécrivant légèrement l’Histoire ?
Car, il n’est pas politiquement correct, pour les juifs d'aujourd'hui, de laisser entendre que le Consistoire aurait été « bienveillant » avec Pétain, même si cette bienveillance était tactique. Le dogme officiel du CRIF est que, même si le Président du Consistoire, était un ami de Pétain qui l'avait vu 17 fois en un an, le fait qu'il ait été déporté, efface tout doute sur la politique menée pendant cette période.
Je découvris par hasard que la citation de Nicolas Sarkozy était en fait extraite d’une lettre, écrite en novembre 1941, de Paul Grunebaum-Ballin, président de section honoraire au Conseil d’Etat, ami proche de Léon Blum, au préfet de la Haute-Garonne qui lui demandait de s’identifier comme juif.
Grunebaum-Ballin, était un israélite laïc, c'est-à-dire presqu’entièrement assimilé.
Dans cette lettre, juste avant la citation :
" Le seul réconfort qui nous soit permis est celui qui nait d'une confiance inébranlable dans un retour certain au véritable destin spirituel de cette France éternelle, de cette nation porte-flambeau"
Paul Grunebaum-Ballin proteste contre « la violation des principes qui se sont progressivement dégagés de la noble tradition multiséculaire de ce pays, de ceux que la Révolution française de 1789 a proclamés et répandus dans le monde » (in Pierre Birnbaum, Les fous de la République, Fayard, 1992).
Ces propos, d’un laïc révolté, tranchent par leur anti-pétainisme avec ceux, beaucoup plus mièvres, du Consistoire.
En politicien chevronné, M. Sarkozy sait parfaitement trouver les mots et les textes qui viennent flatter son auditoire, quitte à ne pas citer leur auteur.
Mais l’Histoire n’est pas le gymnase Japy.
Les faits historiques ne peuvent être inventées pour se faire valoir de ses vis-à-vis. Ceux qui trichent avec l'Histoire, se font toujours reprendre.
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