Photographe de talent, M. François-Marie Banier aura exposé au public, pendant deux années, ses multiples clichés en noir et blanc sur la famille Bettencourt.
Certes, la famille Bettencourt en sort éclaboussée, on aura exhumé son passé le plus noir, mais on pardonne beaucoup au succès. Ses parfums de femmes envahissant le monde estompent bien vite les traces grises, çà ou là gravées.
Et puis cette réconciliation impossible entre la mère et la fille, au bout de deux années de tiraillements médiatisés, le renvoi des domestiques indélicats autant qu’enrichis, la mise à l’écart des conseillers malfaisants, viennent à point pour aseptiser le bruit des petites enveloppes subrepticement échangées.
A-t-on trop cher payé pour l’œuvre de M. François-Marie Banier ?
Le golfeur Tiger Woods, le sportif le mieux payé du monde, gagne à lui seul quatre-vingt dix millions d’euros par an. Pour atteindre les trois cents millions, il lui faudrait un peu moins de trois ans et demi de ballades à travers les greens du monde entier. Lui aussi a défrayé la chronique. Ses frasques conjugales ont alimenté les potins américains pendant de longs mois, au point qu’il a failli arrêter de putter. Des informations de presse affirment que sa femme recevrait entre soixante et trois cents millions d’euros pour le divorce.
Trois cents millions, c’est beaucoup plus payé qu’Harrison Ford, l’acteur le mieux payé au monde, qui devrait tourner encore six épisodes des « aventuriers de l'arche perdue » pour égaler Banier. Ce dernier n’avait d’ailleurs gagné qu’un modeste cachet pour jouer dans « L’argent », le dernier film de Robert Bresson, inspiré d’une nouvelle de Tolstoï, mettant en scène un photographe. « L'argent s'installe et circule dans les images du film comme dans notre vie. Moyen de communication dont les hommes civilisés ne peuvent se passer, il renforce entre eux l'incommunicabilité. Il ouvre la voie, mais il barre le chemin. Il ferme visages et cœurs. Il fait de qui le touche un obsédé, un malade, un fou » écrira le critique du film en 1983.
Pourtant, ce que l’opinion publique accepte d’un sportif de très haut niveau, qu’il soit golfeur, footballer ou coureur automobile, ou d’une star de premier plan, elle ne l’admet finalement pas pour un photographe d’art.
Car c’est quand même du grand art que de nous avoir montré, sous tous les angles, avec toutes les lumières et dans toutes les nuances, cette grande bourgeoisie, pour qui l’argent n’a pas plus d’odeur que de valeur, tellement il déborde à flots vers tous les portefeuilles qui s’approchent de près ou de loin d’elle. L’indécence ultime au moment où l’on appelle les petites gens à plus de retenue. Ces petites gens que le photographe va croquer au milieu des manifestations populaires, pour bien nous prouver qu’il n’est finalement qu’un œil à graver les images de toute notre société. Un œil à trois cents millions d’euros.
Nous maugréons contre Banier, le voleur, l’escroc, l’arnaqueur professionnel, mais nous nous sommes régalés, sans payer, du travail du photographe dévoilant, plus vrai que du Chabrol, une peinture, sans égale, de nos élites. Du grand art.
Dans le Tiers Livre, Rabelais nous conte que pour départager le « roustisseur » et le « faquin » qui humait le fumet de son rôt, un citadin de Paris, invite le faquin à payer le rôtisseur du son métallique que produit sa pièce.
Je me suis régalé de ses tirages noir et blanc, devrais-je quelque chose à Banier ? Pour témoigner de son talent, sans attendre le citadin de Paris, je fais ici même don au photographe des droits d’auteur du présent cliché.
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